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« S’il n’y a plus CNews, je quitte la France ! »
Maurice, médecin expérimenté exerçant en France depuis toujours, a fait cette déclaration devant ses patients un vendredi 16 février dernier peu avant midi. Interpellée, j’ai immédiatement demandé à Maurice pourquoi il souhaitait quitter la France. Sa réponse fut claire : « Ça veut dire qu’il n’y a plus de démocratie, Madame. » Cette déclaration soulève des interrogations quant à l’avenir de la liberté d’expression.
En effet, le 13 février, le Conseil d’État a rendu une décision qui demande à l’Arcom (autorité administrative indépendante chargée de réguler l’audiovisuel) d’interpréter la loi de manière nouvelle. Cette décision vise à décompter le temps de parole non seulement des personnalités politiques, mais aussi des animateurs, chroniqueurs et invités. Si CNews est visée en premier lieu, elle ne sera pas la seule à être touchée.
Le décompte, une spécificité française
Le décompte du temps de parole des politiques vise à équilibrer leur accès aux médias, mais ce système est souvent utilisé de manière officieuse comme une arme. Les médias peinent à trouver un équilibre, ce qui conduit parfois à des comptes, des fichages et des retraits d’antenne. Ce système a été mis en place dans les années 1980 et s’est renforcé après la création du Conseil supérieur de l’audiovisuel en 1989. Il a contribué à éloigner les politiques des grandes chaînes généralistes, ce qui a notamment justifié la création de LCI en 1994.
La démocratie à l’envers
Le décompte du temps de parole a pour conséquence de réduire la visibilité des candidats politiques. En effet, il entraîne la suppression des émissions politiques, particulièrement en période électorale, et limite donc l’exposition médiatique des candidats. Entre 2007 et 2012, le temps de parole des candidats a diminué de 50%. Les chaînes hésitent à prendre des risques pour garantir l’égalité entre tous les candidats, ce qui entraîne une réalité difficile à admettre.
Un audiovisuel si français
Aucun autre pays dans le monde ne compte strictement le temps de parole des politiques à la seconde près sur tous les médias, à l’exception de la Roumanie qui nous a suivi dans cette pratique. En France, les chaînes de télévision ne sont pas vendues aux enchères comme aux États-Unis, mais sont octroyées gratuitement par l’État en échange du respect de la loi de 1986.
Aux États-Unis, une seule doctrine de justice équitable existait, demandant aux chaînes de télévision de traiter équitablement les sujets controversés. Cependant, avec l’essor des chaînes câblées, des chaînes par satellite et des sites internet à partir de 1975, cette doctrine a été abolie en 1987. Les téléspectateurs américains avaient alors le choix pour se forger leur propre opinion. En France, chaque chaîne, comme CNews, est obligée de donner la parole à toutes les tendances politiques, contrairement aux chaînes américaines. C’est pourquoi aucune chaîne française ne pourra jamais être comparée à Fox News. De plus, en France, l’insulte et le mensonge sont interdits pendant la campagne électorale, contrairement aux États-Unis. Le Conseil d’État demande pourtant d’aller encore plus loin en France, ce qui risque de réduire encore davantage la parole politique.
Sur quoi se fonde le Conseil d’État ?
Le Conseil d’État s’appuie sur une étude de Reporters Sans Frontières qui utilise comme exemple une unique chaîne, CNews. Il est important de rappeler qu’il existe près de 300 chaînes de télévision et 1 000 radios en France. Parmi elles, on compte quatre chaînes d’information en continu : CNews, BFM TV, LCI, France Info TV, auxquelles on peut ajouter France 24 et Euronews. La France est l’un des pays, sinon le pays, qui dispose du plus grand nombre de chaînes d’information par habitant.
La réglementation de l’audiovisuel français ne demande pas d’équilibrer le temps de parole des politiques dans une même journée, une même semaine ou un même mois, mais sur une période de trois mois en prenant en compte 100% des programmes. Pourtant, l’étude réalisée ne porte que sur 0,3% de la programmation annuelle de CNews, sur une période de cinq jours en janvier et février.
Il est donc légitime de se questionner sur qui a réalisé une étude portant sur toutes les chaînes d’information en continu sur plusieurs mois. L’Arcom, qui affirme que CNews respecte ses obligations, a mené une telle étude.
Comment en est-on arrivé là ?
Il est important de revenir sur l’explosion du nombre de chaînes d’information en continu en France. Alors que seules BFM TV et iTélé étaient diffusées gratuitement, le CSA a autorisé la transition de LCI vers la gratuité et la création de France Info TV en quelques semaines seulement, entre décembre 2015 et février 2016.
Avant même la création de France Info TV, BFM TV s’est vivement opposée à la transition de LCI vers la gratuité. Le président du CSA à l’époque, Olivier Schrameck, a souligné la nécessité de ne plus avoir de confrontation directe entre LCI et ses concurrentes. BFM TV craignait une déstabilisation majeure des chaînes d’information existantes. Le président du CSA a répondu à ces inquiétudes en affirmant que plus il y aurait de chaînes d’information, plus il y aurait de place pour la diffusion des idées et le débat.
LCI est donc devenue une chaîne gratuite, suivie rapidement par la création de France Info TV. Cela a entraîné un bouleversement majeur dans le paysage audiovisuel français. Le régulateur de l’audiovisuel a demandé aux chaînes d’information en continu d’être complémentaires et de pousser plus loin le débat. Aujourd’hui, ce qui est reproché à CNews est en réalité ce qui lui avait été demandé.
Cependant, l’histoire ne s’arrête pas là. LCI (devenue CNews) et i-Télé (ancien nom de CNews) se sont cherchées pour se différencier. LCI s’est finalement positionnée sur l’international tandis que CNews a mis l’accent sur l’insécurité. Mais faut-il révéler ouvertement l’insécurité aux Français ? Certains affirment que cela alimente l’extrême droite. Pourtant, Jean-Marie Le Pen était déjà présent au deuxième tour de l’élection présidentielle bien avant l’existence de CNews, et cette chaîne n’a pas permis à Éric Zemmour d’atteindre ce stade.
Première chaîne d’information
CNews est maintenant la première chaîne d’information en France, grâce notamment à l’émission « Face à l’Info » qui est leader depuis quatre ans à 19 heures chaque soir. L’audience de CNews s’est également élargie sur l’ensemble de la journée et ces dernières semaines, la chaîne s’est souvent positionnée en tête des audiences. Selon Médiamétrie, le jeudi 15 février, CNews a réuni près de deux fois plus de téléspectateurs que BFM TV, 2,5 fois plus que LCI et cinq fois plus que France Info TV.
Il est important de noter que CNews est une chaîne privée, surveillée davantage que d’autres. De plus, elle fait face à différentes menaces, y compris des menaces de mort. Sur quelle autre chaîne de télévision un journaliste est-il accompagné pour assurer sa sécurité ?
En rentrant chez moi après ma rencontre avec Maurice, j’ai allumé CNews avec un soupir profond. Savez-vous que huit chaînes de télévision ont vu leur fréquence résiliée ou non renouvelée en 2022 ? Nous sommes tous conscients de la situation de RT France, dont la convention a été suspendue en raison de décisions politiques étrangères. Cependant, d’autres chaînes ont également disparu, telles que 2 Rives TV, 54One, Aerostar TV, Clique. TV, Créolive TV, Non Stop People, Sikka TV ou TRACE Africa.
J’ai ensuite changé de chaîne pour regarder LCI. « Les Russes ne sont pas encore informés de la mort de Navalny, principal opposant de Vladimir Poutine », a déclaré une journaliste. Il était 13h24 ce vendredi 16 février. Les Français ont été informés de cette nouvelle à 12h30, il y a déjà près d’une heure, mais pas les Russes. « Il n’y a pas un seul article, il n’y a pas une seule dépêche en Russie », a-t-elle ajouté. Les médias parlent d’une même voix, celle du silence.

