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LES GRANDES VOIX DU JOURNALISME ARABE (4/4)
La tragédie de Shireen Abu Akleh
En plein conflit à Gaza, l’armée israélienne a commis, le 27 octobre 2023, un second crime à l’égard de la journaliste Shireen Abu Akleh en rasant la rue portant son nom et en faisant détruire le mémorial qui lui était dédié à l’entrée du camp de réfugiés de Jénine, exactement là où elle était tombée sous les balles de Tsahal le 11 mai 2022.
Il ne suffisait pas que la reporter de la chaîne Al Jazeera soit morte, il fallait aussi effacer jusqu’à son souvenir. Mais la stratégie d’éradication des symboles palestiniens que déploie Israël pourra difficilement faire oublier les images de ce qui est, vidéo à l’appui, un meurtre en direct.
Assassinée en direct
La journaliste, accoutumée aux interventions depuis des zones de conflit et de tension, ne se doute pas que la caméra va devenir un précieux témoin de sa propre mort. Comme pour mieux souligner la stupeur, les images, immédiatement diffusées en boucle et largement reprises par les médias du monde entier, montrent Shireen qui s’effondre au ralenti, comme un pantin disloqué, alors que son collègue Ali Sammoudi, en voulant la secourir, est à son tour blessé.
Enquête toujours en cours
Les premières conclusions balistiques indiqueront que les tirs n’étaient pas ceux de Palestiniens armés, contrairement à ce qu’ont affirmé les autorités israéliennes. Les informations recueillies par le Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDC) à Genève « corroborent que les tirs provenaient des forces de sécurité israéliennes », affirme la porte-parole de l’organisation, Ravina Shamdasani. À mi-mots, Israël reconnait un dysfonctionnement, mais l’enquête est encore en cours et les coupables restent libres.
Une inspiration pour les jeunes journalistes
L’icône d’Al Jazeera, issue d’une famille chrétienne orthodoxe de Beit Hanina, à Jérusalem Est, se destinait à une carrière d’architecte et entame des études d’urbanisme à l’université jordanienne des sciences et de la technologie (Just), avant de changer de cap et d’opter pour un cursus en journalisme à la faculté de Yarmouk, toujours en Jordanie. « J’ai choisi cette voie pour être proche des gens », expliquait celle qui, une fois son diplôme en poche, cofonde la radio « La voix de la Palestine » à Ramallah et collabore avec radio Monte-Carlo avant de rejoindre en 1997 la chaîne Al Jazeera.
Décontractée et jamais vedette
Dans son autre vie, celle qu’elle ne dévoilait jamais et qui était dédiée aux siens, Shireen était le pilier d’une petite famille soudée, une tante en or, délurée à souhait, rigolote, qui collectionnait les blazers et était imbattable aux cartes. Lina, sa nièce, se souvient de parties mémorables de tarneeb, un jeu populaire où celle qu’elle surnomme « Shushu » était particulièrement redoutable, de précieux moments de confidences faîtes à cette presque grande sœur passionnée par les séries policières et criminelles sur Netflix dont elle s’empressait de regarder, en cachette, le dernier épisode avant de visionner les précédents. La femme solaire et décontractée prenait soin de son image et n’a jamais prêté flanc aux ragots ni succombé au vedettariat.
Une voix qui continuera à résonner
À travers le journalisme, Shireen Abu Akleh menait un combat pour la vérité, la paix et la justice et participait à l’exigence collective de liberté pour la Palestine. Elle voulait transmettre toutes les voix avec l’objectif de montrer la réalité palestinienne, celle de l’occupation et les violences au quotidien. « Elle était l’une d’entre nous », dira un jeune homme à ses funérailles. Pour la Palestinienne qui était une figure d’engagement à sa manière et au prix de sa vie, Jénine, « incarne l’esprit palestinien qui parfois tremble et tombe, mais au-delà de toute attente s’élève pour poursuivre ses combats et ses rêves ».

