
ALAIN JOCARD / AFP
Eric Zemmour (ici le 4 décembre 2022) à Brest : Deux blessés dans des heurts en marge d’une dédicace
POLITIQUE – La séquence dure trois minutes et vingt-sept secondes. Sur le plateau de C à Vous ce lundi 27 novembre, Patrick Cohen décrypte « la mécanique de la haine et du mensonge », qui s’est mise en route après le meurtre du jeune Thomas, à Crépol. Une démonstration journalistique opposant les discours hâtifs de la droite et de l’extrême droite aux premières conclusions, beaucoup moins manichéennes, de l’enquête en cours.
Cet édito, qui met à mal à la version de la descente organisée à des fins racistes défendue par le Rassemblement national ou Reconquête !, reprend des éléments publiés la veille dans Le Monde, et par lesquels on apprend que les enquêteurs ont du mal à savoir précisément ce qu’il s’est passé avant ce déchaînement de violence, et que la thèse d’une « razzia » mêlée de « racisme anti-blanc » n’est à ce stade pas démontrée. « Pour ce que l’on en sait aujourd’hui, la mort de Thomas ne résulte pas d’un règlement de compte ou d’une expédition punitive », rappelle Patrick Cohen.
« Vous n’avez pas honte ? »
Il n’en fallait pas moins pour que l’extrême droite se déchaîne sur le journaliste. « On est à quel niveau d’indignité quand on reprend la version des criminels qui ont voyagé ensemble pour fuir la France et sur laquelle ils ont pu se mettre d’accord ? Patrick Cohen, n’avez-vous pas honte ? », s’est indigné le député RN du Gard Nicolas Meizonnet. « Selon Patrick Cohen, les agresseurs de Crépol seraient venus avec des lames “pour s’amuser, pour draguer les filles”… Immonde, inacceptable, indigne. Je n’ose imaginer ce que pourraient penser les proches de Thomas en écoutant de telles inepties », a renchéri le maire RN de Fréjus, David Rachline, pendant que des cadres de Reconquête !, à l’image de Damien Rieu, appellent à « signaler en masse » la séquence à l’Arcom.
Depuis la descente raciste organisée par des groupuscules nationalistes aux abords de la cité de Romans-sur-Isère d’où sont originaires une partie des agresseurs de Thomas, l’extrême droite redouble d’efforts pour ne pas perdre la guerre du récit médiatique, après des jours d’instrumentalisation. « Ce matin, je pense aux proches de Thomas et des 18 blessés qui doivent être dévastés de voir le récit médiatique reprendre l’indécente version des agresseurs. Comme d’habitude, c’est toujours de la faute des Français, même quand ils sont victimes », s’est indignée sur X, Marion Maréchal, tête de liste Reconquête ! aux européennes. Dans une autre publication, elle s’en prend au « tabou médiatique, judiciaire et politique » à l’égard du « racisme anti-blanc ».
Relais médiatique
Dans le week-end, la même s’était indignée du fait que le procureur de la République n’avait pas retenu le motif raciste de l’agression de Crépol, alors que neuf témoins ont affirmé avoir entendu des propos visant les blancs. Neuf témoignages sur plus d’une centaine. Raison pour laquelle la justice estime, à ce stade, que les éléments recueillis ne sont « ni suffisants ni déterminants juridiquement », pour retenir cette circonstance aggravante. Cette volonté d’imposer une enquête médiatique en parallèle de celle menée par la justice se manifeste également par la revendication de révéler les patronymes des suspects interpellés.
Éric Zemmour a ainsi directement accusé Gérald Darmanin d’avoir « voulu cacher ces noms » à consonance maghrébine. Une décision qui appartient en vérité au procureur, mais qui a permis à l’extrême droite de nourrir le récit d’un « ensauvagement » provoqué par la seule immigration d’origine arabo-musulmane. Et, ainsi, apporter de l’eau au moulin de la lecture identitaire de la mort de Thomas. Ce qu’a dénoncé ce mardi 28 novembre le ministre de l’Intérieur.
« Que veut dire monsieur Zemmour ? Qu’on classe les Français selon les grands-parents et les quarts de grands-parents ? », a interrogé Gérald Darmanin, rappelant qu’en France « on ne juge pas les gens pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font » et qu’il n’est pas dans ses fonctions de révéler les identités de suspect lors d’une enquête en cours. Un démenti qui n’a pas le moindre effet sur le polémiste. « C’est par lâcheté que vous avez voulu cacher les noms. Tous les Français l’ont compris », a-t-il répliqué, sans le début d’une preuve.
À noter que, dans sa volonté d’imposer un récit différent de ce qu’en fait la justice, l’extrême droite peut compter sur le concours de ses relais médiatiques. Sur X ce mardi, Pierre Sautarel, fondateur du site Fdesouche, navire amiral de l’extrême droite ligne, trouve « très bien » que la chaîne CNews fasse « monter la mayonnaise sur les propos de Patrick Cohen ». Qu’importe que l’enquête avance, l’important est de ne surtout pas perdre un pouce de terrain dans la bataille médiatique. Comme si les possibles gains électoraux d’une instrumentalisation de la mort d’un adolescent valaient plus que la manifestation de la vérité. Quelle qu’elle soit.

