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La réforme de l’audiovisuel public en France
Difficile d’imaginer aujourd’hui une France avec deux chaînes de télévision et quelques radios publiques, réunies dans un seul organisme, l’Office de radiodiffusion-télévision française. C’était pourtant la situation en 1974, dans la France de Georges Pompidou.
Le contexte de l’ORTF et ses critiques
Créé une dizaine d’années plus tôt, l’ORTF avait lancé des émissions de grande qualité culturelle, mais était critiqué pour sa proximité avec le pouvoir. Il proposait une télévision très parisienne, se limitant à quelques décrochages régionaux, notamment l’émission hebdomadaire de Charles Le Gall, « Breiz o veva », censurée en ce début d’année 1974, après que l’animateur a annoncé un fest-noz destiné à collecter des fonds pour les « prisonniers politiques » bretons.
Le mouvement breton des années 70
Il est vrai qu’en ce milieu des années 70, la Bretagne est une terre agitée de multiples revendications. Elle connaît une renaissance culturelle illustrée par le succès d’Alan Stivell à l’Olympia en 1972. Son économie se développe avec des conflits sociaux et environnementaux, comme la grève du Joint français. Au niveau politique, émergent aussi des mouvements autonomistes, comme l’Union démocratique bretonne (UDB) qui dénonce l’excès de centralisme dont souffrirait la péninsule.
Les attentats de Roc’h Trédudon
Une organisation clandestine agit aussi : le Front de libération de la Bretagne (FLB) apparu en 1966, allié à l’Armée révolutionnaire bretonne (ARB). Le FLB-ARB a signé quelques attentats spectaculaires, comme celui contre la CRS 13 à Saint-Brieuc, en 1968. En 1972, plusieurs militants ont également comparu lors d’un procès retentissant.
Dans les années qui suivent, les attentats se multiplient en Bretagne. Dans la nuit du 13 au 14 février, vers 1 h, deux explosions retentissent dans les monts d’Arrée. Les clandestins bretons viennent de faire sauter les filins qui retiennent l’impressionnant pylône de plus de 200 m. En quelques secondes, il s’écroule dans la lande. Le gardien et les salariés des PTT sont épargnés par la chute. La principale victime, comme le relève Le Télégramme, dans les jours qui suivent, est le responsable local de l’ORTF qui décède d’une crise cardiaque après avoir découvert les dégâts.
Très vite, les spéculations vont bon train sur les auteurs de cette attaque. Les forces de l’ordre découvrent un écriteau avec « FLB-ARB, evit ar brezhoneg » (« pour la langue bretonne »), ce qui semble bien impliquer les clandestins bretons. Cependant, le caractère militaire de l’organisation laisse planer un doute, d’autant que les commandos de Marine étaient en opération dans le secteur à ce moment-là. Et que la DST a déjà manipulé certains attentats, comme celui de la villa Bouygues en 1972, sur la côte d’Émeraude…
Pourtant, en 1994, le chef du commando du FLB témoigne dans le journal militant Combat breton et donne des détails précis : « Quatre charges de gomme F 15 de trois kilos, deux par socle, reliées par des détonateurs électriques, en double allumage et liaison supplémentaire par cordeau détonant. Le tout commandé par double minuteur. (…) Les charges, bien calées entre les plaques, les déformeraient à l’explosion et libéreraient l’axe et les câbles (…). Le poids des câbles casserait le pylône à coup sûr. L’opération aurait duré 30 minutes. »
Les conséquences de l’attentat
Dès le 14 février, les Bretons, particulièrement dans le Finistère, se retrouvent donc privés de télévision. Les réactions de réprobation sont nombreuses, mais, rapidement, les vieilles habitudes reviennent, avec même un développement de la vie sociale. Cependant, contrairement à une légende, aucun baby-boom n’a vraiment été constaté dans la région.
Rapidement, des antennes-relais sont mises en place et la télévision revient dans les foyers au bout de plusieurs semaines.
Le FLB-ARB a signé l’une de ses actions les plus spectaculaires, ses auteurs sont recherchés, mais l’élection de Giscard d’Estaing est suivie d’une amnistie et de l’abandon des recherches policières. L’attentat de Roc’h Trédudon reste donc auréolé d’un certain mystère… Quelques mois plus tard, l’ORTF disparaît au profit d’un audiovisuel public plus pluraliste, mais sans la création de réelles chaînes de télévision régionales comme dans la plupart des pays d’Europe.
À lire
Erwan Chartier-Le Floch, « Roc’h Trédudon 1974, la bombe et le pylône », éditions Penn-Bazh, 2024.
Raymond Marcellin, un homme d’ordre
Inoxydable parlementaire français (il est élu député dans le Morbihan de 1946 à 1987), Raymond Marcellin a marqué l’histoire politique bretonne récente. Il a été maire de Vannes, président du conseil général du Morbihan et, dans les années 70, président du conseil régional de Bretagne (avant son élection au suffrage universel). Ce natif de la Marne a aussi eu une longue carrière ministérielle qui prend fin… en 1974.
Pendant la guerre, Raymond Marcellin donne des cours à l’Institut d’études corporatistes et sociales de Vichy, tout en appartenant au réseau de résistance Druides. Décoré de la francisque, il se distingue par son anticommunisme après la guerre. Il structure le mouvement gaulliste dans le Morbihan à la fin des années 40, avant de rejoindre le Centre national des indépendants et paysans. Sous la IVe et la Ve République, il est ministre de 16 gouvernements. L’apogée de sa carrière a lieu le 31 mars 1968, lorsqu’il devient ministre de l’Intérieur du général de Gaulle, chargé de « remettre de l’ordre » après les émeutes de Mai-68. Il le restera jusqu’à la fin février 1974, y gagnant le surnom de « Raymond la matraque » en raison de sa politique répressive souvent musclée, avec, notamment, sa « loi anticasseurs ». La fin de son ministère est marquée par l’affaire retentissante des « écoutes du Canard enchaîné », fin 1973. Le 3 décembre, des agents de la DST, déguisés en plombiers, sont surpris en train de placer des micros dans les locaux de l’hebdomadaire satirique. Le scandale est immense et… plombe Marcellin qui devient, en mars, un éphémère ministre de l’Agriculture, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Giscard, en mai 1974.

