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Les journalistes exilés
Le 24 février 2022, la Russie envahissait l’Ukraine, et faisait basculer des millions de destins. Les journalistes professionnels, ou assimilés, n’étaient pas les derniers sur cette route de l’exil. Des journalistes indépendants russes principalement, mais aussi quelques journalistes ukrainiennes, femmes, puisque les hommes ne sont pas autorisés à quitter le territoire.
Nous en avons rencontré deux, installés en France depuis deux ans. Anna Ognyanyk, Ukrainienne, et Denis Kataev, Russe, qui à leur arrivée, ont travaillé quelques mois à la rédaction internationale de Radio France.
De Kiev à l’Essonne, aider les réfugiés
Évry, en Essonne, sur la ligne D du RER. Nous avons rendez-vous avec Anna Ognyanyk, qui travaille à quelques centaines de mètres de la gare autour de laquelle s’activent des rouleaux compacteurs. Son employeur est une association d’aide à l’intégration. Avant la guerre en Ukraine, Anna était traductrice et interprète à Kiev. Un café entre les mains, elle confie son récit depuis sa voiture, garée à quelques pas des locaux de l’association. Elle est aujourd’hui réfugiée de guerre. Elle se souvient de sa décision de partir d’Ukraine, extrêmement douloureuse. Elle a dû laisser ses parents derrière elle ; tous deux sont morts de maladie dans l’année qui a suivi son départ : « On a vécu les bombardements. C’était terrible. Les nuits, l’immeuble tremblait. Je m’en fous de moi, mais les enfants, je ne les ai pas accouchés pour ça, et j’avais peur pour eux ! Mais je pensais que je ne partirais pas. Mes parents étaient vieux et malades, et ils ont mis tout leur amour en moi. Le 5 mars, il y a eu une occasion, il fallait se décider vite, et il y a eu un déclic dans ma tête : je devais faire sortir les enfants« .
En Ukraine, Anna a toujours travaillé dans l’univers du journalisme : pour le service international d’un grand quotidien d’abord. Puis, elle a été traductrice pour une ONG partenaire de Reporters Sans Frontières, œuvrant pour la liberté de la presse : l’IMI (Institute of Mass Information). Lorsque la Russie a envahi son pays, c’est d’ailleurs une amie d’Anna, sa « sœur vietnamienne », connue durant sa formation de journaliste, qui l’a encouragée à venir en France, en Essonne, où elle résidait. Après quinze mois en CDD à la rédaction internationale de Radio France, Anna a envoyé son CV à l’établissement d’Évry de l’association Coallia : « Dans la vie des autres, je ne sais pas comment ça se passe, mais dans ma vie, les choses se font souvent par hasard. Cette agence accompagne socialement des réfugiés, y compris les Ukrainiens. Il y a des situations inextricables parfois, ou des choses simples, mais qui, pour un étranger, sont compliquées. Le renouvellement des droits à l’assurance médicale par exemple. On nous dit qu’il faut rester neutre, professionnel, mais ce n’est pas possible, on a forcément de l’empathie.«
Continuer à informer les Russes, depuis l’exil
C’est dans un tout autre cadre que nous rencontrons le journaliste russe Denis Kataev, dans un café du 16ᵉ arrondissement de Paris. Il est journaliste et présentateur à TV Rain (« Dojd » en russe, « La Pluie »), qui était jusqu’à il y a deux ans, la principale chaîne de télévision indépendante russe. Trois jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Denis a quitté le pays, suivi par une quarantaine de journalistes de sa rédaction. Eux, sont allés à Istanbul. Lui a atterri à Chypre pour quelques semaines, puis il a gagné Paris, où il a travaillé quelques mois à Radio France. En parallèle, et très rapidement, lui et ses collègues ont levé des fonds pour relancer TV Rain ; sur YouTube notamment, qui n’est pas censuré en Russie, car utilisé par le pouvoir pour diffuser la propagande. Ils ont leurs bureaux à Amsterdam et comptent aujourd’hui plus de 4 millions d’auditeurs, dont 70 % de Russes : « On a créé un réseau caché en Russie, en chaîne. Ce sont des téléspectateurs, des informateurs… On échange sur Telegram, où il est possible de rester anonyme. On reçoit beaucoup d’images, beaucoup de vidéos, pas seulement de Moscou ou de Saint-Pétersbourg, mais de partout. Il y a pas mal de gens progressistes, des gens des grandes villes, qui ne peuvent pas s’exprimer, mais qui veulent avoir accès à de l’information sans fake news, et qui gardent l’espoir. »
Des événements marquants, comme la mort de l’opposant à Poutine Alexeï Navalny, ont fait grimper les audiences de TV Rain. C’est un bon indicateur, selon Denis Kataev, du besoin des Russes à être informés hors des médias officiels. Pour lui, cela donne du sens à son exil : « Mon père et ma mère sont toujours à Moscou. Après deux ans en Europe, j’ai cassé tous les liens avec la Russie : j’ai vendu mon appartement, et presque tous mes amis ont déjà quitté le pays… Je me sens à ma place en France. Je peux faire davantage, en tant que journaliste : si j’étais resté en Russie, j’aurais dû garder le silence ».
Conclusion
Pour Anna Ognyanyk, en revanche, la vie s’est arrêtée le 24 février 2022 : « Un jour, j’ai lu un proverbe chinois dans un vieux bouquin, qui m’a marquée : ‘Dieu vous garde de vivre au temps des changements’. Tout est permis maintenant. Quelqu’un qui dispose d’un peu de pouvoir peut écraser un individu. Il me semble que le monde ne sera plus jamais comme avant ; le monde entier…«
Denis Kataev, de son côté, se sent en sécurité à Paris. Pour continuer le combat, il se remémore souvent le message pour l’avenir de Navalny : « N’abandonnez pas. Il faut continuer à travailler. Chacun a sa place« .

