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Les grandes voix du journalisme arabe : Talal Salmane
Talal Salmane est mort deux fois. Il est décédé le 25 août 2023 et a été accompagné à sa dernière demeure près de Baalbeck, dans la plaine de la Bekaa où il est né, sous les youyous des femmes et les jets de fleurs et de grains de riz, comme il est d’usage pour honorer un martyr ou un jeune disparu chez les Palestiniens.
La fin d’un journal engagé
Mais d’une certaine manière, il s’était déjà éteint en mars 2016, après la publication du numéro 13 552 du quotidien As-Safir, qu’il avait fondé en 1974. Ce dernier tirage a été à bout touchant : Talal a implosé de l’intérieur, nul n’en a rien vu, il a continué à se tenir bien droit, à donner le change, l’air de rien, alors qu’il venait d’enterrer son journal, son quatrième enfant qu’il n’avait jamais imaginé concevoir même dans ses rêves les plus fous.
Talal Salmane, un enfant de la Bekaa
Pendant de nombreuses années, Mohamed, le père de Talal Salmane s’est demandé ce qu’allait devenir ce fils intelligent mais trop rebelle pour devenir gendarme comme lui. Il estimait que sa famille avait eu beaucoup de patience, le suivant au gré de ses nombreuses affectations. Il était loin d’imaginer que ces pérégrinations à travers le Liban avaient ancré chez Talal la conviction que la véritable richesse du pays du Cèdre est sa diversité communautaire, ethnique et religieuse.
Le combattant de la cause palestinienne
Né en 1938 à Chemstar, village chiite de la plaine de la Bekaa, le futur journaliste sera d’abord l’ami de toutes les communautés et un singulier combattant de la cause palestinienne, la mère des causes arabes. Son arme sera sa plume acérée, trempée dans les idéologies de gauche que le jeune Talal, devenu journaliste autodidacte, a fréquenté ou approché à travers ses lectures et les mouvements nationalistes arabes des années 1950-60.
Un mécène nommé Kadhafi
Pour Talal, un projet de journal était à la fois une évidence et une utopie, mais sa rencontre avec le guide de la révolution libyenne, Mouammar Kadhafi, en fera une réalité. La révolution et les idées du leader libyen ont besoin de porte-voix, et il apparaît au nouveau maître de Tripoli que les médias sont nécessaires. Une généreuse donation permet à Talal Salmane d’entamer une aventure de 43 ans à la tête d’As-Safir. Dans un pays au bord du gouffre, le journal sera « la voix des sans voix » et se fera l’écho des inaudibles : les jeunes, les étudiants, les désenchantés, les mis à l’écart du développement et tous ceux qui se réclament d’un courant progressiste.
La persévérance face à la guerre civile
La guerre civile libanaise propulse As-Safir pendant que d’autres titres choisissaient de quitter le Liban. Une prudence que ne connaît pas Talal Salmane, qui choisit de rester, de résister. En 1980, une explosion souffle ses locaux. En 1984, il échappe avec son épouse à une tentative d’assassinat dont il gardera à jamais des cicatrices sur le visage et sur la poitrine. Il soupçonne une implication d’Amin Gemayel, président libanais de l’époque, mais n’a pas de preuves autres que les confidences de certains de ses puissants amis syriens.
Un homme déçu face aux changements
Dans sa guerre contre les idéologies sectaires, Talal, épaulé de ses trois fils, se sentait encore récemment de taille à ferrailler contre l’émergence de l’islamisme et des extrémismes. Enthousiaste à l’idée du renouveau attendu au début du printemps arabe, il a vite déchanté. « La situation actuelle du monde arabe ne m’accepte pas et je ne l’accepte pas non plus », remarquait-il. Un constat amer pour un journaliste qui a confié au quotidien L’Orient-Le Jour que « la seule voix que l’on entend désormais est celle des balles et des mortiers. Par conséquent, les idées et les opinions n’ont plus d’écho et de moins en moins d’oreilles ».
Le déclin d’As-Safir
C’est donc un homme déçu qui assiste, au crépuscule de sa vie, au déclin de son journal. As-Safir perd une bataille essentielle, celle du numérique, et ne s’en relèvera pas. En réalité, Talal Salmane et son quotidien sont victimes des temps qui changent. Le patron de presse ne comprend plus les conflits qui grèvent les pays du Moyen-Orient, ni les politiques de leurs dirigeants alors qu’Israël est en paix. Le mot de la fin, il le livrera au grand journal libanais L’Orient-Le Jour : « Nous vivons une autre époque. Personnellement, je crois à l’existence d’un monde arabe uni, même si les circonstances lui sont aujourd’hui adverses. Pour moi, c’est cela l’espoir, c’est cela le rêve. Et moi, ce rêve, je l’ai vécu personnellement. »

