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À la croisée de la littérature et de l’investigation
La « narrative non-fiction » dont Didion et Malcolm furent deux éminentes représentantes, permet aux maîtres du genre (au premier rang desquels on peut citer par exemple Truman Capote, mais aussi Gay Talese ou encore Tom Wolfe) d’étudier non seulement les faits, mais aussi les personnages, les circonstances, le décor de leur sujet. Ils et elles ne s’interdisent aucun détour, aucune réflexion personnelle qui pourraient dans d’autres circonstances sembler annexes, voire disons-le, carrément inutiles à un article de presse rédigé dans les règles de l’art. Pire : ces journalistes d’un genre nouveau osent même parler d’eux à la première personne afin de donner aux lecteurs et lectrices toutes les clés de l’élaboration du récit.
Du fait divers à l’affaire : comprendre les mécanismes de l’émotion collective avec Joan Didion
Joan Didion et Janet Malcolm ont toutes deux fait date en publiant des récits d’enquête hors du commun qui ont contribué à faire émerger une vision entièrement nouvelle d’affaires pourtant classées à l’époque où elles se penchent sur le déroulé des faits.
Le drame de Central Park
Joan Didion, en janvier 1991, revient dans un très long article intitulé “Sentimental Journeys” sur un drame qui avait frappé la ville de New-York en 1989 : une jeune femme est retrouvée inanimée à Central Park, à la suite d’une violente agression et d’un viol lors de son jogging nocturne. Presque immédiatement, ses potentiels agresseurs, six adolescents noirs et hispaniques, sont désignés puis reconnus coupables par la justice. L’affaire a provoqué un raz de marée politique et médiatique, elle est désignée comme “le crime du siècle”. Didion ne se contente pas de remonter le fil de l’enquête en pointant ses incohérences et ses manquements, elle tente de comprendre pourquoi cette affaire a provoqué une telle émotion (d’où le titre) et ausculte la charge symbolique de chaque élément : la jeune cadre et son droit à courir en toute sécurité la nuit, l’histoire et la fonction de Central Park, les promesses non tenues de la ville de New-York, l’état d’esprit post-krach financier de 1987… Bref, comment tout cela avait contribué à biaiser le jugement de tous les protagonistes de l’affaire, de manière consciente ou non. C’est parce qu’elle s’est intéressée à la psychologie des New-Yorkais que Joan Didion parvient à mener une enquête inédite sur une enquête pourtant déjà surmédiatisée.
Janet Malcolm assassine les journalistes
Janet Malcolm, s’est-elle, penchée sur l’affaire, horrifiante, elle aussi, de l’assassinat en 1970 de deux petites filles et de leur mère – le père, Jeffrey MacDonald, un ancien médecin militaire, est accusé et reconnu coupable en 1979. L’affaire fait grand bruit, car elle vient là encore incarner quelque chose d’une époque en quête de récit capable de servir d’exutoire aux tensions latentes qui la constituent. Un journaliste relate toute l’affaire dans un roman construit sur les témoignages de Jeffrey MacDonald, obtenus en gagnant sa confiance – une version de l’histoire qui in fine dresse un portrait monstrueux de l’accusé – un procès s’ensuivra d’ailleurs.
La critique de Janet Malcolm
C’est ce roman que Janet Malcolm critique méthodiquement dans son livre Le journaliste et l’assassin. Elle mène une réflexion sans pitié sur le travail de journaliste de façon générale, sur la frontière instable et fine volontairement franchie entre l’intervieweur et l’interviewé, et sur les ressorts psychologiques qu’une telle relation implique et qui sont alors de grands impensés dans la façon d’enquêter.
Des leçons de journalisme
En 2014, les accusés de l’agression et du viol de la joggeuse de Central Park ont été innocentés et se sont vu verser un million de dollar par année passée en détention. Jeffrey MacDonald quant à lui est toujours écroué à la prison fédérale de Cumberland dans le Maryland et continue de clamer son innocence.
Les récits de ces affaires n’ont peut-être pas contribué à changer la donne vis-à-vis de la justice, mais là n’était pas leur but. Ils sont devenus de véritables enseignements en soi et sont étudiés comme tels dans les écoles de journalisme : les médias doivent-ils donner le nom de la victime ? celui des inculpés ? sont-ils capables de prendre le recul nécessaire face à l’émotion et à l’imaginaire collectif qui s’empare de l’opinion ? Le journaliste n’est-il qu’un manipulateur prêt à trahir la confiance de ses sujets pour vendre son histoire ? Autant de questions qui trouvent un nouvel écho à chaque fois qu’un fait divers devient affaire. Le récit d’enquête est donc loin d’être une évidence de neutralité et d’objectivité, tel est le message de Joan Didion et Janet Malcolm.

